La chronique littéraire - La littérature, une ouverture sur soi et sur le monde

01/03/2025 mis à jour: 21:56
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Par Ahmed Benzelikha

La littérature, dans toutes ses composantes, constitue une réelle opportunité d’ouverture sur le monde, sur son propre pays et sur soi. Lire la littérature, ce capital incomparable par la diversité et la richesse de ses approches, conduit à connaître et surtout à comprendre. En effet, toute littérature porte, en elle, le monde et les différents ancrages, historiques, sociaux, psychologiques, politiques et économiques, qui le fondent et qui peuvent l’expliquer ou, du moins, en offrir des représentations susceptibles d’en donner des interprétations.

Si nous prenons le cas de la littérature algérienne, souvent appréhendée dans son installation historique, avec ce qu’induit celle-ci comme division en périodes temporelles caractérisées, il nous est loisible de développer une lecture des conditions socio-historiques d’émergence et de fonctionnement des œuvres littéraires concernées.

Par la même occasion, une autre démarche, moins présente et que nous soulignons aujourd’hui, est possible et est celle consistant, pour cette même littérature, à nous offrir, à son tour, une lecture de l’histoire, tant pour une période que pour l’ensemble des époques, allant du passé jusqu’au présent, privilégiant la macro-histoire. La littérature devient alors tel un promontoire au-dessus du temps et des événements, qui nous offre une vision large et peut-être plus utile sur le monde et sur la vie, mais aussi, par cela même, sur les autres et sur nous-mêmes, à travers les trames et les personnages.

En ce qui concerne la littérature algérienne, notre opinion est que celle-ci donne d’abord à lire l’algérianité, en ses constituants, telle qu’elle se présente en les écrivains et en leurs œuvres, mais aussi en nous-mêmes et en tous nos compatriotes au destin partagé.

La littérature devient alors non seulement un identifiant, mais aussi un facteur de cohésion et d’interpénétration de tout ce qui fait notre algérianité, dans toute sa diversité et sa richesse socio-historique, dépassant de loin les facteurs linguistiques, malheureusement «totémisés» par les uns et les autres.

Lire nos écrivains, toutes époques confondues, c’est se replonger dans l’humus de la nation et s’en inspirer pour s’en revivifier. Se plonger dans la lecture des différentes générations d’auteurs, des plus importants jusqu’aux plus modestes, c’est faire œuvre de découverte des expériences de chacun, du talent de chacun et de l’ouverture de chaque œuvre sur ce qui l’entoure, l’inspire, la façonne et lui confère sa portée d’exploratrice du temps, mais aussi d’archéologue de ses sédiments.

Car lire est salutaire, y compris dans l’altérité, la marge, la controverse et la contestation, toute position ayant besoin d’un autre éclairage, d’un détracteur, en ayant toujours à l’esprit que la confrontation participe aussi de la confortation. L’ouverture littéraire ne se limite pas à l’histoire, mais touche également à notre inscription dans celle-ci et le sens que nous pouvons donner, ce faisant, à notre action et à notre réflexion.

Car la littérature démontre que notre présence au monde exige de l’esprit et non les automatismes partagés ou le refus de toute analyse, pour peu que celle-ci dépasse le stade élémentaire, nous allions dire alimentaire. Cette ouverture sur le monde des idées est certainement la plus importante, car sans analyse et réflexion, nous sommes condamnés à n’être que des moutons de Panurge, les dindons d’une farce qui nous dépasse, dans un contexte où la mauvaise foi le dispute à l’ignorance, doublées d’une violence manifeste ou latente, dans laquelle s’investit le rejet qui est, rappelons-le, tout le contraire de la littérature.

Une ouverture qui peut contribuer à l’acquisition de ce qui souvent manque aujourd’hui : la conscience, au point qu’on a du mal communément à définir le mot même. La conscience, vue non seulement comme un état de lucidité, mais aussi comme un engagement moral, est, à ce titre, une des portées les plus éminentes que peut contenir une littérature d’éveil et d’engagement, contre l’avachissement ambiant.

Une conscience des enjeux que la littérature peut contribuer à asseoir, dans les têtes bien faites, grâce à son ouverture sur l’universel, partant de son enracinement et de sa condition d’homme. A cet égard, lire, par exemple, «La Condition humaine» d’André Malraux démontre cette universalité.

Publié en 1933, le roman démontre que sous tous les cieux, la condition de l’homme demeure la même et que les personnages chinois ou russes de son récit sont d’abord et surtout des êtres humains confrontés à leur propre condition, même si l’homme politique que fut cet auteur aura trahi les idéaux de l’écrivain, consentant dans son discours pour Moulin ce qu’il refusa, lui et le système colonial, pour Ben M’hidi.

Lire Mouloud Mammeri, dont on vient de commémorer le 36e anniversaire de sa disparition, c’est s’inscrire non seulement dans l’exploration de la condition humaine, mais aussi dans l’enracinement culturel avec «Le Sommeil du juste», la lutte de libération avec «L’Opium et le bâton» et l’universalité avec «Le Foehn», au-delà de la revendication identitaire.

Lire Ahmed Réda Houhou, l’écrivain supplicié un mois de mars 1956, c’est aussi s’ouvrir sur des dimensions qui relèvent tant de l’enracinement culturel que de l’universalité, au travers de l’Association des ulémas algériens, dont il était membre, que de son sens de la modernité, emprunté à Tewfik El Hakim et au théâtre universel dont il adapta plusieurs pièces, sans négliger son intérêt pour la condition humaine, au travers de ses célèbres «Namadej bachariya» et de sa lutte contre la déculturation coloniale.

La richesse de notre littérature et de celle universelle, qui est aussi nôtre, la diversité des points de vue et des traitements, la portée de chaque réflexion sont une chance pour chaque lectrice et chaque lecteur de s’ouvrir de nouveaux horizons et de nouvelles perspectives sur soi et sur les autres.

En ayant toujours à l’esprit le célèbre mot de Térence, le Numide romanisé, «Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger», car, et selon celui de l’enfant de Thagaste, Saint Augustin, «en te changeant toi-même, tu changes le monde». Bon Ramadhan ! M. B.
 

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