Freh Khodja. Musicien, auteur, compositeur et chanteur : «Mon plus grand regret est de ne pas avoir pu me produire dans ma ville natale, Sidi Bel Abbès»

18/05/2022 mis à jour: 01:00
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Photo : D. R.

C’est par un après-midi ramadhanesque que nous avons eu le plaisir de rencontrer Freh Khodja. Cet artiste avant-gardiste nous a accueillis les bras ouverts, partageant avec nous sa passion pour la botanique, le dessin et surtout la musique. C’est dans son studio musical aménagé qu’il nous parlera avec beaucoup de passion et de franchise de sa carrière, de sa vision musicale, de ses succès, mais aussi de ses regrets.

  • Merci de nous accorder cet entretien. Comment allez-vous ? Êtes-vous toujours actif dans le domaine musical ?

Je vais bien. Je vis en France depuis 1968, mais je retourne à Sidi Bel Abbès très régulièrement. Je n’ai jamais coupé le lien avec l’Algérie et ma famille. Musicalement, je reste plus ou moins actif pas au niveau des concerts, mais au niveau de l’écriture et des arrangements pour des chanteurs et des groupes.

  • Après une formation au conservatoire de Sidi Bel Abbès et à l’Ecole normale de musique de Paris, vous avez connu une longue expérience en tant que musicien. En 1976, vous sortiez votre premier album qui contenait des titres rythmés aux styles variés avec des paroles en arabe. Pouvez-vous nous parler de vos débuts en tant que chanteur et de la genèse de ce style moderne ?

Je suis devenu chanteur un peu par hasard. J’étais saxophoniste dans le Morgan’s Band. Tout a commencé par une improvisation en arabe qui connut un grand succès lorsqu’on se produisait à New York.

Ensuite, je me suis mis à travailler mes textes en arabe et mes compositions. Je voulais amener quelque chose de nouveau. J’ai toujours voulu faire quelque chose de personnel. D’un autre côté, je voulais utiliser cette musique moderne pour faire connaître ma langue. Faire admettre que l’arabe pouvait être chanté sur tous les tons était inscrit dans ma conception.

  • D’ailleurs, on remarque que dans vos chansons vous utilisez aussi bien l’arabe classique que l’arabe dialectal et que celles-ci abordent souvent des thématiques précises comme Ya Fatima Okhti...

Chacune de mes chansons raconte une histoire comme Fatima Okhti. Je l’ai écrite suite à l’affaire Patrick Henry. A l’époque, il y avait un grand débat sur la peine de mort.

Moi je suis contre, pas parce qu’un criminel ne mérite pas la mort, mais parce qu’un innocent pourrait ne pas prouver son innocence. J’ai, par ailleurs, toujours fait en sorte que mes textes soient respectueux.

Mon père, Khodja Benhadri Berraho, était un grand poète de Melhoun. Le texte de ma chanson Khalouni Nebki Ala Liyem est de lui. Il a été interprété par Abdelmoula, cheikh Madani, cheikh Khaldi… Il nous a laissés 118 œuvres.

D’ailleurs, Il a été condamné à mort 3 fois durant la guerre d’Algérie pour ses responsabilités au sein du FLN.

  • Prochainement, un coffret double album de vos chansons des années 70 et 80 sortira chez MLP, pouvez-vous nous donner plus de détails ?

Ce coffret devrait sortir durant ce mois de mai. Il contiendra 31 titres en arabe issus de mes 5 albums. Deux autres coffrets sortiront par la suite avec beaucoup d’inédits. Le premier contiendra mes productions en langues française et anglaise. Le second sera dédié aux versions instrumentales et musiques de films.

  • Durant les années 80, vos albums et singles ont connu un immense succès. En 1987, vous participiez à Antalya en Turquie au 2e Festival de la chanson méditerranéenne avec la chanson Houria. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?

Cette expérience durant laquelle je représentais mon pays aura finalement été décourageante pour la suite de ma carrière. Déjà lors du 1er festival, le dossier de participation m’a été transmis par le ministère de la Culture 8 jours seulement avant la date limite de dépôt des dossiers. C’était le marathon ! Il arriva malheureusement quelques jours après la date butoir. L’année d’après, les organisateurs me l’ont envoyé directement chez moi à Paris.

A mon arrivée en Turquie, le président du festival, M. Ozerman, me cherchait. Il m’a dit : «Avez-vous un problème avec votre pays  ? Sur 121 dossiers nous voulions le meilleur et le meilleur pour nous c’est vous ! A Alger, on nous a dit ne le prenez pas, c’est un immigré.» 

Pourtant, j’ai toujours fait primer les intérêts de mon pays. J’ai d’ailleurs refusé de faire la musique du film à grande distribution «Le Défi» parce qu’il contenait «la marche verte».

Durant le festival, l’Algérie est le seul pays qui n’avait pas envoyé une délégation de journalistes. J’étais l’enfant orphelin, mais je n’y ai pas prêté attention, car le potentiel vainqueur était l’Algérie.

D’ailleurs, après les répétitions générales, 7 pays sont venus me féliciter. Il faut savoir que pour chaque pays participant au festival, une délégation de jurys était envoyée par le ministère de la Culture respectif. Les deux émissaires algériens, MM. Cherradi et Hanshi, de leurs propres aveux, étaient venus pour me saboter.

Le jour du festival, c’est moi qui ai inauguré la soirée, mais le jury algérien faussa les notes, les autres pays ont voté par réciprocité. Certains sont venus s’excuser auprès de moi pour leurs notes. J’ai finalement terminé huitième sur seize candidats étant noté par cinq pays seulement. Pourtant, je représentais l’emblème national...On aurait pu amener de la joie…

  • Avez-vous des regrets ? Pensez-vous que vous auriez pu apporter plus à la musique algérienne ?

Je regrette de ne pas avoir pu me produire dans mon pays. A part un seul concert à la coupole d’Alger, mon nom était systématiquement rayé de la liste au niveau du ministère de la Culture.

A l’instar de mes productions en Europe, des arrangements que j’ai pu faire pour des artistes internationaux, mes compositions pour des musiques de films et des pièces de théâtre, j’aurais pu apporter un plus à la musique algérienne, lui donner une portée internationale. Mon plus grand regret est de ne pas avoir pu me produire dans ma ville natale, Sidi Bel Abbès.

  • Un dernier mot pour les lecteurs algériens

Je souhaite à tous les Algériens une joyeuse fête de l’Aïd en espérant pouvoir les revoir sur scène chez moi en Algérie. Je remercie tous les gens qui apprécient l’artiste et l’homme que je suis et j’espère que les nouvelles générations découvriront avec plaisir mes créations musicales. Au ministère de la Culture de faire rediffuser mes œuvres enregistrées à la RTA. 

Ammar Bourghoud

PS : Cet entretien a été réalisé le 30 avril 2022 à Saint-Denis en France

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