En plus de la canicule, les nombreux incendies ont aggravé la situation : Canicules, sécheresse, incivisme et pollution

15/09/2022 mis à jour: 16:00
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En plus de la canicule, les nombreux incendies ont aggravé la situation

● Si la nature souffre profondément de ces changements et des causes directes de la sécheresse sévère qui touche la région, l’incivisme est l’autre malédiction qui s’est abattue sur le pays, le transformant peu à peu en poubelle ou en décharge à ciel ouvert.

 

Ce temps est déprimant et cette lumière blanchâtre me tape vraiment sur le moral ! Non, avant, ce n’était pas comme ça...», peste Abdennour contre un climat soudainement pris de folie. 

Venu passer quelques jours de vacances au milieu de sa famille, cet ingénieur de 45 ans, installé depuis plus de 10 ans en France, ne reconnaît plus les paysages pourtant familiers qui entourent le village de son enfance, sur les hauteurs d’Ath Waghlis. Abdennour a pourtant connu bien des étés torrides dans sa jeunesse mais jamais cette canicule qui ne faiblit ni de jour ni de nuit, poussant les gens à se réfugier au bord de la mer pour les plus chanceux ou sous des climatiseurs qui n’en finissent pas de ronronner. 

Vent de sable retombant en fine poussière sur les voitures, ciel rougeâtre et plombé par les nuages de poussière, températures caniculaires de jour comme de nuit et paysages d’une végétation jaunie, grillée par la sécheresse quand elle n’a pas été carbonisée par les incendies, tel est l’été de beaucoup de citoyens. Rarement la période estivale aura été aussi pénible à travers la Kabylie en général et dans la vallée de la Soummam en particulier. 
 

Des hauteurs de la vallée de Oued Sahel jusqu’à la mer Méditerranée, ce qui était jadis le cours de la Soummam, une rivière serpentant au milieu des joncs et des roseaux, n’est plus qu’un filet d’eau tantôt verdâtre, tantôt noirâtre et pestilentielle. 

Ce cours d’eau qui a connu des jours meilleurs ne charrie plus que les rejets des centaines d’agglomérations qui y déversent leurs eaux usées non traitées directement dans le lit de l’oued. Plus en aval, les sources des ravins et les petits ruisseaux de montagne se sont tous taris ou n’offrent plus qu’une eau qui suffit à peine à étancher la soif des rares animaux ou oiseaux qui n’ont pas encore quitté ces lieux désormais trop inhospitaliers.
 

En ville comme en campagne, Béjaïa sent partout mauvais. Les fumées des dizaines de décharges sauvages qui squattent le lit de la Soummam et les odeurs nauséabondes des égouts et des eaux usées vous agressent continuellement, s’infiltrent dans vos vêtements et s’installent durablement dans vos narines. Aucun quartier, aucune route, aucune zone n’échappe à cette entêtante odeur d’excréments qui plane sur tout le pays. «Impossible d’ouvrir les fenêtres.

 Nous sommes contraints de les fermer nuit et jour, sinon la maison se remplit de fumées et de mauvaises odeurs qui viennent de la grande décharge d’Ichiqar, entre Boudjellil et Tazmalt», raconte Bouhou, riverain malheureux de cet immense dépotoir à ciel ouvert. Il en va de même dans les villes grandes ou petites. 

Le manque de pluie et l’eau rationnée pour tous les ménages font que les lits des oueds de Bejaia ne peuvent être curés par les crues des précipitations et des orages qui tardent à venir. Les matières fécales s’accumulent en rejets concentrés et leurs odeurs se répandent partout. Comme l’année passée, à la première crue automnale, des milliers de poissons vont mourir étouffés et venir flotter à l’embouchure de la Soummam. 
 

Partout des mauvaises odeurs

Dans la haute vallée de la Soummam, la situation est encore pire que dans les basses régions autour du Golfe de Bougie où il pleut beaucoup plus habituellement. Toutes ces dernières années ont été sèches et très chaudes, Entre Boudjellil et Tazmalt, s’étend la plaine de Tamatsa, jadis réputée pour l’abondance de ses eaux douces et l’opulence de ses jardins et vergers qui fournissaient fruits et légumes à toute la région. Cette année encore, le niveau de l’eau a baissé de près de 4 mètres. Les agriculteurs ne cessent de creuser toujours plus profondément pour atteindre la nappe phréatique. 

Dans les oliveraies et vergers de Tichyqart, Tadokart et, Tagwilalt qui faisaient la réputation des terres de Boudjellil, tous les puits sont à sec. Ouali a été contraint d’abandonner, la mort dans l’âme, sa plantation de poivrons et de tomates, faute d’eau. 

Son puits s’est asséché et il n’a plus les moyens de creuser à la recherche d’eau qui ne cesse de descendre plus bas. Ici, même l’olivier, arbre pourtant connu pour sa résistance aux grandes chaleurs, est en train de dépérir et de mourir à petit feu. Sous les effets des vents chauds et d’un soleil implacable, ses feuilles prennent une couleur de plus en plus ocre avant de tomber. 

Seuls survivent les arbres des aires où il reste un semblant d’humidité comme les ravins encaissés ou les coteaux qui ne sont pas trop directement exposés au soleil. Avec l’été qui se prolonge indéfiniment et dure désormais la moitié de l’année, le stress hydrique ne fait que s’accentuer. 

A titre d’exemple, cette année, la récolte des figues a été l’une des plus catastrophiques jamais enregistrées dans les annales des producteurs de ce fruit fragile et sensible à la chaleur. Les figuiers ont perdu leurs fruits précocement sous l’effet des canicules répétitives. 


(Aït_Waghlis :  commune de la wilaya de Béjaïa )

 

 

 

Des épisodes climatiques extrêmes de plus en plus fréquents
 

La pression anthropique et la sécheresse bouleversent le fragile équilibre des écosystèmes mis à rude épreuve. Ces changements climatiques sont-ils pour autant naturels ou provoqués par l’homme ? Nos ancêtres ont-ils connu de telles périodes ?

 Des questions que nous avons posées à Saïd Slimani, docteur en sciences biologiques et maître de conférences à l’université de Tizi Ouzou. «J’ai travaillé sur les précipitations des régions des Aurès, de Guetiane au Chélia, puis de Kabylie : Béjaïa et Tizi Ouzou. Je peux affirmer qu’il n’y a pas de diminution significative de la pluviométrie. Je parle bien évidemment de climat qui est une donnée moyennée sur au moins 30 ans et non pas de météorologie qui est une donnée à court terme.» 

Pour notre spécialiste en dendrochronologie, cette science qui étudie le climat à travers les cernes de croissances des arbres, le vrai problème est que les précipitations sont devenues de plus en plus irrégulières. «On peut recevoir l’équivalent de deux mois de pluie en 2 jours, voire en quelques heures, comme à Jijel l’année passée, puis rien pour un bon bout de temps. C’est ce qui se passe depuis quelques années. Il pleut en automne, rien en hiver et il y a des inondations au printemps.
 

Pour Saïd Slimani, la Kabylie a enregistré des événements plus secs avant l’actuel épisode de sécheresse. «Les cèdres de Takoucht racontent que l’événement le plus sec à l’est de Béjaïa sur la période 1830-2015 a été enregistré très exactement en 1858. Les cèdres du Djudjura, disent, quant à eux, que l’année la plus sèche sur la période 1898-2011 a eu lieu en 2002, ce qui est aussi la sécheresse la plus sévère si on prend le territoire national (arbres sondés un peu partout en Algérie) sur au moins les cinq deniers siècles. 

Cependant, le plus important n’est pas cette analyse sur les événements individuels. Ce qui est évident est que nous enregistrons de plus en plus d’événements extrêmes, surtout côté fréquence de la sécheresse et les phénomènes associés, dont l’incendie. Pour autant, et comme la précipitation est de plus en plus irrégulière, le risque d’inondation n’est pas à négliger», affirme ce spécialiste auteur de plusieurs études universitaires.
 

Pollution et incivisme
 

S’il est vrai que personne ne sait ce que l’avenir nous réserve en matière d’épisodes climatiques extrêmes, ce changement de temps brutal est pour beaucoup une nouvelle source d’angoisse. Elle vient peser de tout son poids sur le climat délétère qui règne sur un pays à l’avenir incertain. Un pays livré aux crises politiques, aux pénuries de toute sorte et à la cherté de la vie pour ne citer que cela. 

Cependant, si la nature souffre profondément de ces changements et des causes directes de la sécheresse sévère qui touche la région, l’incivisme est l’autre malédiction qui s’est abattue sur le pays, le transformant peu à peu en poubelle ou en décharge à ciel ouvert. 

Balancer sa poubelle par-dessus bord, jeter des emballages de produits alimentaires, comme les canettes de soda et de bière ou des bouteilles d’eau par la fenêtre, est devenu le réflexe banal de milliers d’automobilistes inconscients ou peu soucieux de la nature comme de leur environnement immédiat. Il est peu de dire que toutes les routes sont jonchées d’ordures. 

L’exemple le plus édifiant est sans doute celui des bas-côtés de la pénétrante autoroutière de Béjaïa. D’Ahnif au pont d’Akhenaq, à l’entrée de Takeriets, elle croule sous les immondices et offre l’un des spectacles de pollution les plus désolants au monde. 
 

Prendre le volant même pour un court trajet est devenu une épreuve traumatisante à bien des égards. En quelques kilomètres, ces paysages de maisons jamais finies, d’immeubles de béton sans âme qui poussent partout comme des champignons, de souks à même la chaussée, de nuées de mendiants à chaque carrefour ou ralentisseur, vous confronte à toutes nos tares et à tous nos défauts. Vivement la fin de l’été et le retour des pluies. 

 

Reportage réalisé par  Djamel Alilat

 

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