Commémoration du 2e anniversaire de la mort de Idir : La voie des étoiles

10/05/2022 mis à jour: 18:37
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(Photo : Sami K)

Comment ne pas donner libre cours à la fièvre de sa créativité lorsque le fleuve de cette fièvre justement soulage le cœur de l’artiste chanteur et guérit l’âme de son admirateur  ? 

Du ciel, Idir descend comme un ange serein se pose sur la montagne natale étendant ses ailes sur les villages, les villes, les terres et les mers effaçant mélodieusement les frontières qui séparent les hommes, les pays, les races et les langues. 

Ses mélodies libres, légères, sans surcharges inutiles, accessibles à tous les hommes de toutes les nations, de tous les âges, de toutes les conditions répondent parfaitement aux critériums de l’universalité.

Il est nativement de l’argile sensible, souffrante, fertile, celle des grands, comme d’autres, plus heureux, sont de la terre aride, peu dévouée aux souffrances des autres.

Comment ne pas donner libre cours à la fièvre de sa créativité lorsque le fleuve de cette fièvre justement soulage le cœur de l’artiste chanteur et guérit l’âme de son admirateur  ? 

Selon Saint-Exupéry «le plus beau métier d’homme est le métier d’unir les hommes». Unir les hommes dans le même sentiment autour de sa composition peignant la misère d’un temps ou la prospérité d’une époque, réalisée par le miracle de son labeur et de ses études : Idir a réussi de relever ce défi majeur qui attend tout artiste véritable.

Pour réussir sa fusion avec les hommes à qui il s’adresse, pour les contaminer et les ramener à son sentiment, Idir a essayé de donner à son œuvre un caractère à la fois original, clair et franc. 

Et comme nul autre, Idir a accompli exemplairement sa mission. Selon Tolstoï, «l’œuvre d’art véritable a pour effet de supprimer la distinction entre l’homme à qui elle s’adresse et l’artiste, comme aussi entre cet homme et tous les autres à qui s’adresse la même œuvre d’art. 

Et c’est dans cette suppression de toute séparation entre les hommes, dans cette union du public avec l’artiste, que consiste la vertu principale de l’art».

Faisant partie de ces artistes «fidèles au principe qu’en art la recherche du neuf doit se faire dans un cadre ancien», Idir a travaillé ardemment son œuvre tout en cherchant la perfection et l’originalité. Sachant que l’universalité d’une œuvre d’art suppose l’intelligibilité à tous ; partisan de la lumière, à la fascination de l’énigme, il a préféré la clarté de l’éloquence, l’essentiel à la surcharge inutile. 

C’est pour cette raison qu’il a sacralisé la sincérité et qu’il a vénéré la transparence, seuls vrais garants de l’accessibilité. Il y a deux ans, Idir, le géant, l’icône mondiale, a rejoint le CCA, le «Comité Central des Ancêtres/ (...) pour peser d’un poids subtil sur la planète».

 Il y a deux ans, le célèbre artiste a choisi de «prendre place dans les vaisseaux de la mort «pour rejoindre à - son - tour l’armada ancestrale/qui n’est pas loin d’avoir conquis / et le temps et l’espace».

Je ne trouve rien de plus beau, rien de plus symbolique à lui offrir que mes modestes mots mêlés à ceux de l’autre géant, Kateb Yacine, tirés de son œuvre monumentale Les ancêtres redoublent de férocité. 

La mort a plané quelques mois au-dessus de lui comme un soleil régénérateur avant de le prendre, le 2 mai 2020, à l’âge de soixante-dix ans, pour le redonner, à jamais et éternellement, à l’humanité toute entière. 

Mais qui a dit que l’immense artiste dont le nom «Idir» signifie justement en notre langue millénaire «celui qui vivra» est mort ? Idir, on le sait, est immortel. 

Enfants, nous étions bercés par ses chansons, A Vava Inouva, A Ssendou ; aujourd’hui encore, ses chansons, A Ssendou, A Vava Inouva, bercent nos enfants. C’est dire la profondeur de la racine qu’il a pu planter en nous...
 

De son vrai nom, Hamid Cheriet, il est né en 1949, au village d’Ait Lahcene dans la commune des Ath Yenni. 

Très jeune, la musique le fascina. La conscience identitaire forgea son art devenu universel sans se détacher de son âme originelle.

Que dire de Idir maintenant qu’il a entamé son ultime voyage vers sa patrie éternelle : le panthéon des immortels ? Que dire de ce rossignol qui chante merveilleusement la terre, les racines, l’identité, l’histoire, les légendes des siens, l’amour, la femme, l’humanité pour égayer de doux sons la solitude des hommes et des femmes ? Ah, les racines ! Ah, l’identité ! Idir savait très bien, mieux que quiconque, qu’«aucune race ne peut prospérer si elle n’apprend qu’il y a autant de dignité à cultiver un champ qu’à composer un poème», comme disait quelqu’un.

«Il faut donner à notre culture les moyens d’être naturelle», a-t-il dit simplement dans une interview accordée à Paris Match, en 1999. 

Que dire de Idir ? Un albatros, un de ces «vastes oiseaux des mers» aux «grandes ailes blanches», celui de Charles Baudelaire, semblable «au prince des nuées / qui hante la tempête et rit de l’archer ; /exilé sur le sol au milieu des huées, / ses ailes de géant l’empêchent de marcher»?

Que dire de Idir ? Un musicien hors pair, placé en première ligne de talents artistiques, universel, légendairement modeste, adulé pas seulement par ses admirateurs, mais admiré aussi par les musiciens les plus adulés au monde ? Que dire de Idir ? Un artiste entier, une star de la world music, un intellectuel bien bâti, un sage révolté frôlant le sacerdoce, un homme libre, vrai, authentique au sens correct du terme ? Authentique, Idir, jusqu’à la moelle : «Quand tu as une identité forte, tu n’as pas besoin de valeur refuges», disait-il dans le même entretien réalisé par Frédéric Musso. 

C’est vrai que le dire lui-même ne peut rien dire de Idir, l’enfant célébrissime d’Ath Yenni. Porté par son génie singulier et son talent immortel, il monte au ciel, guitare en bandoulière, voix archangélique, verbe dévoué au service de son identité, mais destiné à toute l’humanité. 

Sur la pointe des pieds, sans trop de bruit, il est parti vers cette contrée où l’attendait «la plus forte des multitudes» celle dont le «Nombre s’accroît sans cesse» : celle des ancêtres, les Jugurtha, Apulée, Dihya, Amrouche, Azem, Kateb, Djaout, Matoub et tant et tant d’autres. Dors mon géant, dors et soit confiant, sublime Idir. Ton nom est gravé dans le marbre de l’Histoire. A jamais, il sera proverbial dans la mémoire de l’art et de la générosité. 

Tes chants devenus mélodies reprises sur toutes les langues, tes vers d’or, pleins de beauté et de légendes, bref ton œuvre authentique satisfaisant pleinement aux conditions de l’universalité, faite de génie, ne sera jamais la dernière chantée dans cette langue, la tienne, la nôtre, vieille la vieillesse de l’humanité. 

Ce soir, intérieurement, je te chante mon géant, en regardant la plus brillante étoile dans le ciel. Je fixe la lune et ton sourire se dessine majestueusement sur sa face dorée.

En ton honneur, comme le jour de ta mort, une magnifique constellation s’élève dans le firmament immense en l’inondant de sa clarté scintillante comme dans un concert grandiose, comme dans une noce universelle.

Par Yacine Hebbache,
Écrivain

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