La déclaration du ministre de la Communication, qui continue à faire des remous, aura au moins eu le mérite de remettre au cœur du débat public une question centrale, à savoir : comment nous affirmer sur la scène du monde ? Comment exister face aux médias mainstream ?
Comment faire entendre notre voix, défendre nos choix, donner le plus large écho possible aux valeurs associées au mot «Algérie», aux causes justes pour lesquelles nous nous battons ? Qu’ils soient 9000 ou 900 ou 9 millions, peu importent, au fond, les effectifs engagés dans cette «vaste conspiration» anti-DZ. Parce que nous sommes un peuple aguerri l La vraie question est : qu’est-ce que, nous, nous faisons pour être «compétitifs» ? Pour renforcer notre ingénierie culturelle et médiatique, et exprimer pleinement notre génie collectif ?
C’est une affaire ou plus exactement un chiffre qui a fait grand bruit : celui révélé il y a quelques jours par le ministre de la Communication, Mohamed Meziane, selon lequel «9000 journalistes dans le monde sont hostiles à l’Algérie». M. Meziane avait fait cette révélation lors d’une communication qu’il avait donnée le 11 février dernier à la Faculté des sciences de l’information (université Alger 3) sous le titre «Les médias, un outil qui contribue à la réussite du développement».
Le fait est que la Faculté des sciences de l’information et de la communication de Ben Aknoun avait organisé ce jour-là une rencontre académique sur le thème «L’université algérienne, médias et développement».
Dans le panel des intervenants, il y avait également le ministre de l’Enseignement supérieur, Kamel Baddari. Au cours de sa conférence, le ministre de la Communication avait développé plusieurs thèmes. Il avait mis l’accent, notamment, sur la formation des journalistes, sur l’éthique et la déontologie qui doivent régir la profession, et a insisté en outre – puisque c’était le thème du jour – sur le rôle crucial des médias dans l’accompagnement de la dynamique de développement dans laquelle est engagé notre pays. «Dans sa conférence, le ministre a parlé de l’éthique et son lien avec le manque de formation dans le cursus des journalistes. Il a déploré le fait que beaucoup d’entre eux ne font pas de différence entre la critique et la diffamation», témoigne un des présents.
Et de souligner : «Il a parlé aussi du modèle médiatique qui, selon lui, sied le mieux à l’Algérie en préconisant que la presse nationale participe au processus de développement du pays, que ce soit en termes de communication sociale ou de service public et a appelé à investir dans un journalisme au service du développement. L’une des missions de la presse, en l’occurrence, selon sa vision, est de vulgariser, faire de l’information, élever le degré de conscience des citoyens et susciter leur adhésion et leur participation au projet d’édification nationale, faire en sorte qu’ils s’y identifient.»
«C’est la presse française qui est visée»
A un moment donné, le ministre lance : «Je vais dire quelque chose de grave. Je le dis aujourd’hui, et mentionnez-le, vous aussi, dans la presse : plus de 9000 journalistes à travers le monde déforment l’image de l’Algérie.»
Et d’ajouter que ces 9000 journalistes obéissent à ce qu’il a appelé un «prisme informationnel», comprendre un prisme déformant qui donne une image dévalorisante de notre pays.
Sitôt la capture vidéo de la déclaration relayée sur les réseaux sociaux, la séquence fait le buzz, provoquant plus précisément un «bad buzz» des plus retentissants.
Le chiffre est largement commenté, trituré, soupesé, raillé, donnant lieu aux moqueries les plus féroces. L’un des commentaires les plus partagés consistait à mettre en doute la véracité du scoop. D’aucuns se demandaient comment le ministre avait-il procédé pour arriver à une telle estimation. Une source officielle a déclaré à El Watan sous le sceau de l’anonymat que le chiffre de 9000 journalistes hostiles à l’Algérie qui a soulevé toute cette tempête «n’a rien de fantaisiste et il est même en deçà de la réalité». Notre source a tenu à préciser qu’«en avançant ce chiffre, le ministre ne visait pas la presse mondiale dans son ensemble, mais il faisait allusion à la presse française qu’il ne pouvait pas attaquer nommément, étant attaché à l’obligation de réserve, compte tenu de son statut de ministre de la République et d’ambassadeur».
Pour ce qui est du calcul qui a permis d’arriver à cette estimation, notre source explique : «Selon des statistiques officielles françaises, il y a 34 444 journalistes ayant la carte de presse en France. Et selon l’INSEE (l’Institut national de la statistique et des études économiques, ndlr), l’on signale 59 600 personnes qui déclarent exercer la profession de journaliste en France. La presse écrite emploie 57% des journalistes, la radio 9,7% et le reste travaille dans l’audiovisuel.»
Une projection à partir des scores électoraux de l’extrême droite
Pour dégager le chiffre approximatif de 9000 journalistes français véhiculant potentiellement des sentiments inamicaux envers l’Algérie, le ministre de la Communication s’est appuyé sur leur background idéologique et politique qui ferait d’eux a priori des journalistes proches de la mouvance d’extrême droite et de ce qu’on appelle «la droite dure». «Il a procédé à l’analyse des scores électoraux des dernières élections législatives où l’extrême droite incarnée par le Rassemblement national (RN) avait obtenu 24,8% des suffrages, auxquels s’ajoutent 7,8% des voix obtenues par Les Républicains.
En faisant une projection à partir des tendances politiques qui se sont cristallisées à travers la carte de la représentativité parlementaire, et qui reflètent les caractéristiques de la société globale, et en appliquant proportionnellement ces taux à la communauté des journalistes, on arrive à un chiffre qui avoisine les 12 000 journalistes de sensibilité proche de l’extrême droite», détaille notre source. L’on se souvient que lorsque le Dr Meziane était professeur à l’Institut des sciences de l’information et de la communication (ISIC) à l’université d’Alger, les chiffres, les sondages d’opinion..., c’était son dada.
C’était d’ailleurs lui qui avait fondé le premier département «Sondages d’opinion» au niveau de l’ISIC, et il avait été son premier directeur. C’était en 1995.
Ce goût pour les sondages apparaît ainsi clairement dans la démarche statistique qui lui a permis de parvenir à ce constat numérique rigoureux. A l’évidence, cette statistique ne signifie nullement, cela dit, que les milliers de journalistes français supposés véhiculer une pensée ou un logiciel d’extrême droite se lèvent tous les matins en se disant : «Comment je vais noircir l’image de l’Algérie.»
Toujours est-il que leur grille de lecture apparaît nettement à l’œuvre dès qu’il s’agit de traiter un quelconque sujet en rapport avec l’Algérie.
Et ce à quoi nous assistons depuis que les relations se sont dégradées entre Alger et Paris le confirme. Mais comme l’a précisé le ministre de la Communication lui-même lors de la conférence qu’il a donnée à la Faculté des sciences de l’information de Ben Aknoun, et dont des extraits vidéo sont accessibles sur la Toile, les Algériens n’ont aucun ressentiment envers le peuple français.
«Le Président l’a affirmé de manière très claire : nous n’avons pas de problème avec le peuple français qui est un peuple ami, ni avec l’Etat français ou la République française dont les valeurs sont universelles. Mais nous rejetons fermement et catégoriquement les pratiques néocoloniales», a-t-il martelé. Mustapha Benfodil
Pour une révision générale de l’ingénierie médiatique
La déclaration du ministre de la Communication, qui continue à faire des remous, aura au moins eu le mérite de remettre au cœur du débat public une question centrale, à savoir : comment nous affirmer sur la scène du monde ? Comment exister face aux médias mainstream ? Comment faire entendre notre voix, défendre nos choix, donner le plus large écho possible aux valeurs associées au mot «Algérie», aux causes justes pour lesquelles nous nous battons ? Qu’ils soient 9000 ou 900 ou 9 millions, peu importent, au fond, les effectifs engagés dans cette «vaste conspiration contre notre pays». Parce que nous sommes un peuple aguerri.
Ces armées de trolls qui passent leur temps à nous dénigrer, à faire dans «l’Algerian-bashing», ils sont après tout dans leur rôle. C’est de bonne guerre, s’ils cherchent à nous nuire. Ils sont payés pour ça. La vraie question est : qu’est-ce que nous, nous faisons pour être «compétitifs» ? Pour renforcer notre ingénierie culturelle et médiatique, et pour qu’on puisse exprimer pleinement notre génie collectif ?
Nous n’allons pas dresser ici la liste de tout ce qui a rendu la presse DZ si précaire, si peu crédible et si peu audible. Notre ministre de tutelle lui-même a plaidé lors de sa conférence du 11 février en faveur du développement de la presse algérienne si elle veut être à son tour un bon levier au service du développement : «L’Etat doit intervenir pour soutenir les moyens d’information», a-t-il insisté. «La télévision algérienne doit prendre la place qui lui revient, de même que les chaînes d’information internationales. L’APS aussi doit se hisser au rang qui lui sied en la dotant d’un bon réseau de correspondants à l’étrange.»
Les médias de statut privé également doivent compter. Nous sommes tous, in fine, engagés dans cette même bataille que notre cher professeur à l’Institut de journalisme Brahim Brahimi – Allah Yerahmou – appelait «le droit à l’information». Qu’ils émargent dans des entreprises de presse étatiques ou privées, c’est un même esprit qui anime les gens de la profession. Ils remplissent tous une mission de service public. Et la majorité écrasante des confrères est au service de l’Algérie. Il faut juste faire confiance aux journalistes algériens et aux talents algériens. Qu’on les laisse faire leur travail et permettre qu’ils puissent exercer leur métier dans la dignité. Bref, il faut créer un écosystème médiatique dans lequel les Algériens se reconnaîtront. Voilà qui constituera la meilleure immunité contre toutes les campagnes d’intox anti-algériennes, d’où qu’elles viennent… M. B.