France 5 a récemment déprogrammé le documentaire inédit Algérie, sections armes spéciales, de Claire Billet, initialement prévu pour le 16 mars 2025, invoquant des impératifs liés à l’actualité internationale.
Ce film met en lumière l’utilisation d’armes chimiques, par l’armée française, durant la guerre d’Algérie à grande échelle de gaz toxiques contre les combattants algériens entre 1956 et 1962, une révélation qui suscite des débats sur la mémoire historique et les relations franco-algériennes.
Suite à cette décision, le documentaire est désormais accessible sur la plateforme France.tv, en attendant une future reprogrammation d’une diffusion télévisée. Dans un entretien exclusif, accordé à El Watan, Claire Billet partage ses réactions face à cette déprogrammation, discute des défis rencontrés lors de la réalisation, notamment l’accès aux archives militaires, et évoque l’impact potentiel de son travail sur la reconnaissance officielle de ces événements historiques.
Entretien réalisé par M.-F. Gaïdi
France 5 a déprogrammé votre documentaire initialement prévu le 16 mars 2025, invoquant «l’actualité» comme motif. Comment avez-vous réagi à cette décision ?
Quand j’ai appris par mon producteur la déprogrammation du film, j’ai été étonnée au départ et inquiète que ça ne jette de l’huile sur le feu. Mais la chaîne a expliqué qu’il s’agissait de mettre en avant l’actualité russe, américaine et ukrainienne, ce que je comprends bien étant journaliste, d’autant plus avec les questions historiques qui se posent aujourd’hui au sein de l’Europe.
Puis la chaîne a mis en ligne le film sur la plateforme de France TV. Donc, en attendant la nouvelle date de diffusion, le film est visible sur internet ! J’en suis satisfaite. Il ne faut pas oublier que le film existe grâce à France 5, à l’émission la case du siècle qui a financé le film. Sans l’équipe des documentaires, le film n’existerait pas.
Pensez-vous que des pressions politiques ou diplomatiques ont influencé cette déprogrammation, compte tenu des tensions franco-algériennes actuelles ?
Je n’ai eu aucune information dans ce sens, ce n’est pas ma place de faire des suppositions.
Quelle est la nouvelle date de diffusion prévue pour votre documentaire sur France 5 ?
L’équipe des documentaires de France TV nous a annoncé le mois de juin pour la diffusion audiovisuelle du film, j’espère de tout mon cœur avoir une date précise au plus vite.
Comment le public a-t-il réagi à la diffusion de votre documentaire sur d’autres plateformes, notamment en Algérie ?
J’ai reçu, suite à la diffusion en Suisse (La RTS a participé au financement du film pendant la postproduction) et en Algérie (droit de diffusion après la déprogrammation) de nombreuses marques de soutien, que ce soit par des inconnus, des collègues ou des spécialistes des deux bords de la Méditerranée. J’ai été très touchée que tous les témoins filmés soient satisfaits et même nous félicitent, car ce n’était pas une épreuve facile de s’exprimer sur leurs traumatismes passés. J’ai le sentiment qu’en Algérie, le film a marqué beaucoup de monde mais n’étant pas sur place, j’ai du mal à évaluer cette ampleur. Ce qui compte pour moi est, par ailleurs, de passer outre l’amnésie collective en France.
Avez-vous reçu des retours de la part d’historiens, de chercheurs ou de témoins suite à la diffusion de votre film ?
Les historiens en France ont soutenu notre équipe et leur collègue Christophe Lafaye en relayant les informations dans leurs réseaux, en insistant sur l’importance du film. Qui plus est avec Raphaëlle Branche comme conseillère scientifique. Notre film est un travail collectif.
Pensez-vous que votre documentaire peut contribuer à une reconnaissance officielle de l’utilisation d’armes chimiques par la France durant la guerre d’Algérie ?
Je voulais que le film soit une sorte de démonstration implacable. J’espère que quelqu’un s’en saisira pour que l’Etat français reconnaîtra, j’ignore qui et comment, de façon officielle cette guerre chimique. Ce sont les victimes qui le demandent.
Quelles ont été les principales difficultés rencontrées lors de la réalisation de ce documentaire, notamment en ce qui concerne l’accès aux archives militaires ?
Les difficultés d’accès aux archives ont principalement concerné l’historien Christophe Lafaye, car j’ai, pour le dire simplement, «profité» de ses recherches pour les mettre en lumière et les valoriser. Pour moi, en termes filmiques, je manquais d’archives officielles autant administratives que filmées ou photographiées. Evidemment, puisque les armes chimiques étaient classées secret défense. Mais les archives privées, en France, se sont révélées bien plus riches que ce que je pouvais espérer. Les preuves étaient là, un peu partout, il fallait les assembler et leur donner sens. Mon seul regret est de ne pas avoir eu l’autorisation de filmer l’historien au centre où sont conservées les archives administratives militaires de la guerre (au SHD). Pour moi, en 2024, j’espérais qu’un geste fort pouvait être fait pour accompagner institutionnellement la démarche de dire et d’écrire toute l’histoire. Mais non, les faits sont encore trop sensibles.
Comment s’est déroulée votre collaboration avec l’historien Christophe Lafaye pour ce projet ?
Lafaye a une patience exceptionnelle, dans son travail, une quête laborieuse et parfois ennuyeuse. Il a fait preuve de la même patience pour que je réalise ce film. Nous avons travaillé de concert sur une période de 4 ans.
Envisagez-vous de réaliser d’autres documentaires traitant de sujets historiques sensibles ou méconnus ?
J’ouvre toutes les portes pour réaliser d’autres films sur des sujets qui me semblent importants pour nous tous, en tant que citoyens et peuples. Pour comprendre notre présent, nous devons connaître notre passé. Même ce qui n’est beau ni à voir ni à raconter. C’est valable autant en France qu’en Algérie, comme dans bien de autres pays. Mais la question des violences coloniales est primordiale pour moi, méconnue, oubliée ou cachée sous le tapis. Il faut travailler à les faire connaître en France.
Quels sont vos projets en cours ou à venir dans le domaine du documentaire ou du journalisme d’investigation ?
Ah, je ne peux pas en parler ! En vérité, je n’ai que des idées. Rien de concret…
Pensez-vous que la déprogrammation de votre documentaire pourrait influencer la manière dont vous aborderez vos futurs projets ?
J’ignore quelles conséquences cela aura sur mon travail, j’espère, aucune. J’ai le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait faire, et que ce travail donnera envie aux plus jeunes de voir des films documentaires et de s’intéresser à leur histoire familiale et nationale…