Réformes économiques : La relance de l’investissement domestique et externe passe par des réformes ambitieuses

26/05/2022 mis à jour: 01:15
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Photo : El Watan

Une nouvelle dynamique en matière d’investissements domestiques et externes est incontournable, ce qui implique un plan global et cohérent à moyen terme pour rompre avec les approches inefficaces utilisées jusqu’à présent.

Les dommages structurels subis par l’économie du pays (sous l’effet du fait de politiques publiques inadéquates et de chocs extérieurs successifs entre 2024 et 2021) ont déclenché un trend baissier en matière d’investissements publics et privés.

Cela, combinés aux nombreuses rigidités structurelles et juridiques pesant sur l’acte d’investissement national et étranger ont affaibli la croissance, augmenté le chômage et détérioré les conditions sociales de la population.

Avec des milliers de jeunes continuant d’affluer annuellement vers le marché de l’emploi, l’Algérie a donc besoin de mettre en place les conditions idoines qui permettront de relancer l’investissement domestique et attirer les indispensables investissements directs étrangers.

Seul un programme solide de réformes multisectorielles à moyen terme permettra à l’Algérie d’atteindre cet objectif. Dans ce contexte, les autorités viennent d’adopter un avant-projet de loi relative aux investissements ainsi qu’un package de mesures d’accompagnement.

Est-ce suffisant cette fois, ou bien sommes-nous encore loin du compte, d’autant plus que les conditions financières locales et internationales se resserrent, les cours des Bourses internationales chutent et l’économie mondiale glisse inexorablement vers une récession en 2023. Discutons de tous ces points. -

Éléments factuels relatifs à l’investissement public et privé en Algérie

• Entre 2014 et 2021, les investissements domestiques ont baissé régulièrement, passant de 47,5% du PIB en 2014 à 40,2% du PIB en 2021 (un niveau restant toutefois élevé). Ce trend a affecté l’investissement des entreprises publiques (recul de 1,6 point de pourcentage du PIB) ainsi que celui des entreprises privées hors pétrole (recul de 1,7 point de pourcentage du PB).

• Les rendements de ces investissements ont été en deça des anticipations. Avec : (1) une croissance anémique (moyenne de 1,7% contre un niveau normatif d’environ 7%), soit une perte de richesse d’environ 50 milliards de dollars ; (2) la création de 1,5 million d’emplois contre une prévision de 3,1 millions (soit une perte de 1,6 million d’emplois) avec un coût unitaire élevé de 116,200 dollars en moyenne (pour une norme internationale de 55,000 dollars) ; et (3) un manque à gagner de 1,5% du PIB en termes de recettes fiscales nouvelles. Ces sous-performances soulignent clairement que le problème des investissements publics ne se pose nullement en termes de volume, mais très simplement en termes d’efficacité de la dépense publique en capital.

• Les investissements réalisés restent inefficients : avec un taux de qualité des infrastructures de 76%, des surcoûts d’environ 30% pour les plus gros projets (routes, chemins de fer, énergie) et de longs retards dans l’achèvement des projets (24 mois environ), renforçant encore plus les surcoûts.

• Un cadre juridique et institutionnel inadéquat :

La loi de 2016-09 offre des avantages fiscaux multiples, mais reste silencieuse sur la gestion des risques auxquels font face les investisseurs, notamment : (i) le risque inhérent au projet (résultant de la mauvaise préparation technique) ; (ii) le risque financier lié à la faiblesse de la monnaie locale qui pourrait entraîner une baisse des bénéfices du projet (en l’absence de politiques macroéconomiques incohérentes) ; et (iii) le risque de sortie : en raison de l’absence de mécanisme de sortie d’un projet (vente des participations et recouvrement des gains) ; de contrôles des mouvements de capitaux et de la faiblesse du cadre juridique.

Les institutions pilotant l’investissement au niveau stratégique (le Conseil national des investissements - CNI - dont le rôle est purement consultatif) et au plan tactique (l’Agence nationale de développement de l’investissement - ANDI - responsable de l’administration des décisions du CNI) ont des rôles qui souvent dépassent leurs missions principales, car sur le terrain, elles doivent prendre en charge d’autres tâches dans les domaines de la réglementation et le contrôle sans pour autant disposer de capacités techniques adéquates.

Dans certains cas, le CNI octroie des avantages fiscaux plus élevés sur des périodes plus longues à des investisseurs stratégiques. Par ailleurs, ces deux institutions n’incluent pas dans leurs structures des spécialistes ni des représentants du milieu des affaires et de la société civile.

• Une approche statique en matière de promotion des investissements : (remontant aux années 1960) et fortement ancrée sur l’idée qu’une loi octroyant des avantages fiscaux importants sur le moyen terme est la panacée universelle.

• Un environnement des affaires très contraignant : (i) l’absence de stratégie de développement à long terme qui offre les indispensables pôles d’investissement et de croissance ancrés au niveau de secteurs phares ; (ii) un cadre macroéconomique fortement dégradé qui n’est pas opportun pour l’investissement ; (iii) une mauvaise gouvernance économique (absence de suivi et de contrôle, corruption, gaspillage) ; (iv) un secteur financier inefficace et coûteux ; et (v) une faible capacité technique et administrative de gestion des investissements publics.

La situation de l’investissement direct étranger (IDE) en Algérie

• Les flux et les stocks d’IDE sont restés modestes au fil des décades. Pour la seule période 2014-2021, les flux se sont situés à environ 1,5 milliard de dollars. Le stock des IDE entrants s’élève à fin 2019 à 20,7 milliards de dollars et alors que celui des IDE sortants atteignait 2,5 milliards de dollars.

• Les IDE (sortants et entrants) sont concentrés essentiellement dans le secteur des hydrocarbures.

• Les facteurs inhibant les IDE sont multiples. Ils sont le résultat des mesures restrictives sur les IDE contenues dans la LCF-2009, des contraintes structurelles majeures, telles qu’une forte bureaucratie, une gouvernance économique corrompue, un climat des affaires difficile, un secteur financier non performant, un accès très difficile au foncier et un manque de visibilité économique et stratégique du pays.

Les mesures prises par les autorités pour attirer les investissements

Les mesures : ces derniers jours, les autorités ont adopté un avant-projet de loi relative à l’investissement et annoncé une série de mesures portant, entre autres, sur : (1) la réorganisation du cadre institutionnel (redéfinition des missions du CNI qui devra désormais proposer, coordonner et évaluer la mise en œuvre de la politique nationale de l’investissement et changement de l’appellation de l’ANDI qui devient l’Agence algérienne de promotion de l’investissement (AAPI) avec les rôles de promoteur et accompagnateur des investissements sous l’autorité du Premier ministre) ; (2) le foncier avec la finalisation des textes relatifs aux différentes agences chargées du foncier et le recensement des assiettes foncières disponibles ou inexploitées afin de les mettre à la disposition des investisseurs de manière transparente et rationnelle ; (3) la simplification et numérisation des formalités administratives ; (4) la création d’un mécanisme indépendant de recours au niveau de la Présidence, composé de magistrats et d’experts économiques et financiers pour statuer sur les plaintes et recours introduits par les investisseurs ; (5) l’octroi d’avantages fiscaux pour les investissements dans les secteurs prioritaires et les projets qui réduisent les importations ; et (6) l’élargissement du champ de garantie de transfert des fonds investis et de leurs recettes pour les investisseurs non résidents.

Analyse

Face à la multitude de contraintes stratégiques, macroéconomiques, financières, techniques, juridiques et institutionnelles, nous avons sur la table des mesures modestes et partielles qui ne sont pas à la hauteur des défis.

En ce qui concerne l’avant-projet de loi : (1) il répond partiellement aux attentes des investisseurs en termes de stabilité fiscale ; (2) ignore leurs préoccupations pour ce qui est des risques mentionnés ci-dessus ; (3) fait recours excessivement au réglementaire, ce qui pourrait atténuer la portée de la loi dans le futur ; (4) compte de nouveau sur des avantages fiscaux considérables que le pays ne peut plus se permettre, vu sa situation budgétaire préoccupante ; et (5) demande à une institution publique non autonome de concevoir une politique industrielle qui relève des autorités politiques.

Propositions complémentaires de réformes. L’investissement étant la clé de voûte du système économie et social, il serait souhaitable de mettre sur la table au cours des prochains mois, et comme tous les autres pays concurrents le font, des mesures complémentaires, ambitieuses, notamment :

• Un ancrage stratégique (même à caractère intérimaire) : qui offre une visibilité économique à moyen et long termes au pays et informe ainsi les investisseurs du potentiel économique du pays (340 milliards de dollars par rapport au PIB de 170 milliards de dollars de 2021), des réformes à entreprendre et des priorités en matière d’investissement.

• Une feuille de route : (cohérente avec le cadre stratégique ci-dessus) destinée à restaurer les incontournables fondamentaux économiques sans lesquels il ne saurait y avoir de retour de croissance (résilience aux chocs et viabilité des finances publiques) et éliminer les rigidités structurelles qui contraignent l’efficience des investissements domestiques et l’attrait des investisseurs étrangers.

• Une politique industrielle : pour renforcer la compétitivité des entreprises à l’exportation, améliorer la spécialisation de l’économie nationale sur le marché mondial et guider les investissements vers les secteurs ciblés par le pays, notamment les infrastructures, les énergies renouvelables, les services financiers, les services liés aux technologies de l’information et de la communication (où les valeurs ajoutées sont très élevées) et le transport aérien.

• Une stratégie de financement des investissements, incontournable, vu les besoins immenses du pays et le manque d’espace budgétaire de l’Algérie.

• Des outils de pilotage des investissements et des réformes, ce qui favoriserait les politiques d’audit et d’évaluation et rassurerait fortement les investisseurs.

• Une stratégie d’ouverture de l’économie nationale : dans le but : (1) d’établir une connexion avec le monde extérieur pour devenir compétitif et efficient ; (2) d’appuyer la mise en place d’un nouveau modèle de production et d’exportation viable et diversifié de production ; (3) de renforcer la compétitivité du secteur privé ; (4) de prendre en charge le processus de décarbonisation irréversiblement enclenché au niveau mondial pour faire face au changement climatique et à la dégradation de l’environnement ; et (5) de tisser des liens avec le secteur financier international afin de mobiliser l’épargne étrangère nécessaire pour couvrir les énormes besoins de développement et de réformes (IDE, portefeuille, prêts-projets, prêts à la balance des paiements).

Ces derniers sont d’environ 60 milliards de dollars pour la période 2023-2025. Un autre avantage est d’offrir des canaux de financement substantiels pour les start-up aux projets viables.

Abdelrahmi Bessaha expert international en macroéconomie

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